Saint-Denis, « Un pont habité », 1994

A notre sens, l’histoire d’un lieu ne se lit pas comme une entité filaire mais comme un territoire d’expression. Pour cela, le projet n’est habité que s’il se nourrit des traces du site. A travers la re-composition urbaine, il s’agit plutôt de re-coller. 

Coller des morceaux, coller des traces…

La basilique et le Fort de l’Est sont des repères inhérents à la composition du projet ; le premier est vu depuis le pont, le second génère l’axe du square. Le mail d’arbres provenant du fort de l’Est est continu jusqu’à la berge, il relie le quartier des 4000 à la vieille ville de Saint-Denis. Cet axe prolongé symboliquement au-delà du canal est la première trace collée au projet.

En 1932, Saint-Denis abritait 900 jardins familiaux ; menacés par l’urbanisation galopante et implantés dans les douves du Fort, ils vont disparaître. La nostalgie du jardin populaire débouche ici sur la création d’un espace symbolique et commémoratif à travers une opération de marquage. Dans l’espace du square et de la place, les jardins ouvriers glissent leurs traces jusque sous les constructions, s’insinuent entre nos pas, guident notre regard. En tant que forme culturelle et cultivée ces jardins sont la seconde trace du projet.

A Saint-Denis s’associe également et très rapidement son canal percé au XIXème qui pourtant, en ces lieux, ne fait l’objet d’aucun aménagement. Et si l’on dansait sous un pont au bord de l’eau ? Et si tout à coup, pêcheurs et baigneurs se côtoyaient ? Et si enfin l’eau du canal devenait un élément de collage social, un élément viable et vivant, une nouvelle trace… habitée ? La troisième ?

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Traces du futur

Créer le franchissement du canal Saint-Denis, de la route et chemins de halage qui le longent, est un geste ni neutre, ni gratuit. Le raccordement des deux rives ne peut s’accomplir par un geste volontaire, autoritaire et uniquement issu d’un quartier en devenir (construction du futur grand stade). Alors que la future passerelle se lancerait, droite et pure, volontaire et sûre d’elle, maladroitement elle tenterait de s’amarrer à la rive du bourg de Saint-Denis tant la logique urbaine serait soudainement malmenée. A notre sens, le franchissement du canal Saint-Denis ne peut que se coller aux traces d’une histoire déjà trop présente. D’où son profil en courbe…

2.3.83_cimbeton_cpeLes équipements publics sont intégrés au pont, le rendant habitable, installés en sous-sol (salle de sport, vestiaires de la piscine) et sous le pont (guinguette). La piscine s’intègre dans une serre de verre « décapotable », permettant la culture de fruitiers lorsque la trame des jardins se poursuit en son sein.

Le béton est une matière informe, assez mal perçue à Saint-Denis du fait de la proximité de la cité des 4000. Nous voulons le présenter comme l’antithèse de ce qu’il représente pour ses habitants, le support d’une nature maîtrisée et abondante. Tout comme la plantation de fruitiers évoque le passé campagnard du lieu, des monolithes de béton  sont élevés de-ci de là selon la trame des jardins familiaux, figurant les cabanes que l’on installait autrefois dans chaque parcelle cultivée. Les habitants peuvent les taguer, afficher leurs revendications ou donner à voir leurs amour, leur rêves ou leur colère. Le matériau béton devient support d’expression pour les habitants, de nouvelles traces… vivantes ?

0_feuille_droite2Carte d’identité

Maîtrises d’ouvrage : Cimbéton et ville de Saint-Denis / Projet réalisé avec Thierry Bernardoux et Cyril Hébral, architectes / 1994 / concours perdu.