Etudes et mémoires : les odeurs de la ville

« Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance. » (Colette, Les vrilles de la vigne – le dernier feu.)


« Les odeurs de la ville »

Etude du paysage olfactif de la ville de Grenoble au fil de son histoire, en vue d’élaborer des cartographiques d’odeurs urbaines. 

Doctorat d’Anthropologie sociale et historique, E.H.E.S.S. Paris – 1998 – Mention très honorable avec félicitations du jury.

 

Le paysage est une élaboration culturelle occidentale apparue au 15ème siècle. Il se situe au niveau de l’interprétation qu’une société fait de son environnement, interprétation qui désigne autant les manières de voir que les manières de dire ou de faire. Dans le Dictionnaire de la langue française, il se définit comme « un point de vue d’ensemble sur le pays, une vue dégagée offerte au regard du spectateur du haut d’un belvédère ». En compagnie de certains théoriciens qui s’interrogent sur les manières dont le paysage évolue, nous quittons le domaine uniquement visuel pour entrer dans le paysage sensible : le philosophe Gérard Simon envisage le paysage comme « un enchevêtrement de sensations qui ne seraient pas toutes visuelles » ; le chercheur Jean-François Augoyard étudie le paysage sonore à l’Ecole d’Architecture de Grenoble.

Dans leur lignée, pourquoi ne pas envisager une relation entre le paysage et les odeurs, un paysage olfactif qui se définirait comme « l’ensemble des phénomènes odorants permettant une appréciation sensible et esthétique, autre que visuelle, du paysage. » Pour tester ce concept, je l’ai soumis à l’étude d’un site précis, le paysage urbain de Grenoble, et j’ai cherché à connaître les modalités de sa construction, de sa perception, de son évolution.

Les odeurs d’autrefois ; quelles traces ?

Comment interroger la mémoire olfactive ? Peut-on décrire le climat odorant d’autrefois ? La répartition des nuisances olfactives dans la ville a-t-elle été saisie en rapport à des choix industriels, urbanistiques ou paysagers ? Pour répondre à ces questions, il a fallu analyser les témoignages des contemporains (voyageurs, médecins, intendants, hommes politiques…), les cartes urbaines, les archives concernant la santé, l’industrie, la voirie, les égouts, les dossiers des établissements classés et les plaintes de police. En effet, leur dépouillement a montré que lorsque émerge telle nuisance plutôt que telle autre, ce ne sont pas forcément les qualités physiques du signal qui sont en cause, mais souvent les sensibilités de l’opinion, les types de relations sociales et les comportements de classe qui peuvent s’exprimer à travers la plainte. Outre les problèmes d’interprétation que tous ces documents en majorité littéraires et juridiques posent, leur faiblesse est de ne donner voix qu’à la population qui sait écrire, ou à celle qui ose s’exprimer face au pouvoir de l’industriel ou face à son voisin.

L’histoire des sensibilités

Lorsque nous nous engageons dans l’histoire des sensibilités, il s’agit d’entreprendre un tout autre voyage d’habitude mené par les historiens. Les informations disponibles sont ténues et éparpillées mais surtout, l’histoire des sensibilitésn’est pas facile car elle passe toujours par le filtre du regard… Il est très délicat de retrouver les systèmes perceptifs du passé, avec toutes les valeurs qui les sous-tendent et l’habitus auquel ils se rattachent. Et c’est encore plus difficile d’appréhender de façon rigoureuse un élément aussi furtif et subjectif que la perception odorante.

Les odeurs de la ville en 1867.

Les odeurs de la ville en 1867.

La réalisation de cartographies

Dans un second temps, la représentation de la dimension olfactive sur un support cartographique a présenté plusieurs difficultés.

  • le caractère hédonique et subjectif de l’odeur ;
  • le fait que la distribution des signaux odorants d’un lieu ne correspond pas nécessairement à ce que son organisation visuelle nous révèle ;
  • la propagation de l’odeur sous l’effet de la puissance et la hauteur d’émission de la source, du coefficient de volatilitédes molécules odorantes, des conditions météorologiques et topographiques ;
  • la qualification puis une représentation proprement dite des odeurs et donc l’invention d’un langage graphique
La place Grenette au fil des siècles : vignettes 1 et 2 : en 1776 (odeurs chaudes et odeurs froides) / vignette 3 : en 1867 / vignette 4 : en 1902 / vignette 5 : en 1951.

Cette représentation de l’espace odorant caractérise les dominantes olfactives en un lieu urbain spécifique. Chaque source est localisée ; à chaque type d’odeur est attribuée une couleur-symbole. La place Grenette au fil des siècles : vignettes 1 et 2 : en 1776 (odeurs chaudes et odeurs froides) / vignette 3 : en 1867 / vignette 4 : en 1902 / vignette 5 : en 1951.

Néanmoins, la réalisation de ces cartographies d’odeurs a permis de montrer que, tout au long de l’histoire urbaine de Grenoble, le même schéma s’est répété. Dès le 16ème siècle, les mesures prises par les pouvoirs politiques et sanitaires cherchent à organiser une ségrégation spatiale des métiers nauséabonds ; en les reléguant dans les faubourgs, on pense conjurer les risques d’épidémie et d’infection olfactive. Mais au fur et à mesure des agrandissements successifs de l’enceinte, les professions autrefois rejetées se retrouvent en plein contexte urbain. Les activités se déplacent, de nouveaux faubourgs se recréent, le paysage urbain se remodèle mais son identité olfactive demeure. Et puis intervient le décret impérial de 1810 qui, par une série de mesures, vise à maintenir les établissements insalubres et incommodes à une certaine distance de la ville et des habitations. Mais se garantir véritablement de leurs nuisances aurait supposé la prise en compte des facteurs de diffusion à savoir les cours d’eau pour les matières flottantes, et la direction et la force des vents pour les fumées et les matières volatiles, ce qui n’a pas été vraiment le cas.

En fin de compte, Grenoble s’est largement développée sur des espaces qui étaient les moins favorables au regard de la protection contre la nuisance olfactive. Que ce soit dans la plaine du sud, ou vers les terrains ouest, les vents y ont le maximum de fréquence et d’intensitéet annulent toute velléité d’éloignement des usines incriminées. Les industriels de l’époque avaient d’autres préoccupations plus déterminantes à leurs yeux : le coût faible des terrains, l’abondance de l’eau, le besoin d’espaces libres et incultes.

Paysage olfactif ou non ?

Avant de répondre à la question initiale, il convient de définir l’environnement olfactif. les ambiances olfactives.

L’environnement représente ce qui est extérieur à nous mais avec lequel nous entretenons des relations fonctionnelles d’émission ou de réception. L’environnement olfactif urbain est donc un objet à décrire avec un captage d’odeurs in situ, leur analyse en laboratoire, des enquêtes de terrain. L’objectif de toute démarche environnementale est la création d’un environnement olfactivement neutre ; elle adopte une attitude défensive.

Une ambiance odorante est l’ensemble des caractéristiques olfactives communes à un lieu, qui l’identifie et permet de le différencier d’un autre. Entendre dire aujourd’hui que la ville “ne sent rien”, c’est trahir le fait que nous sommes des citadins, habitués aux odeurs urbaines au point de ne plus nous rendre compte de leur présence. Or, nous sommes plongés dans des ambiances olfactives de façon permanente. Nous entretenons avec elles des relations fusionnelles par nos activités, nos usages, nos manières d’habiter le lieu, nos modes de perception, notre culture. Ce concept correspondrait au supplément affectif et hédonique de l’environnement physique odorant. C’est une approche qui s’inscrit sous le signe de l’aménagement et du discours. Les acteurs ont une attitude offensive.

Le paysage olfactif est un concept plus complexe à définir. S’il concerne également le milieu odorant de l’homme, il sous-entend une démarche esthétique, sensible et élaborée. Une perception paysagère attend une dimension qualitative et esthétique de l’espace respiré. Il y a donc eu composition soit de manière directe par des interventions in situ (odorisation des espaces publics le 1er mai, mises en scène urbaines parfumées temporaires, emploi élargi de végétaux odorants par les services des Espaces Verts, etc…), soit de manière indirecte par des opérations de sensibilisation au Monde de l’odeur en vue d’élaborer petit à petit une culture olfactive chez le public (Odorama à la Cité des Sciences à La Villette, initiation aux odeurs dans les écoles, mise en place d’un itinéraire sentant à travers la ville).

Mais, au même titre que pour le paysage visuel, le concept de paysage olfactif ne peut exister que s’il existe le sentiment d’harmonie, et s’il y a retrait du « spectateur ». Les seuls à parler d’harmonie et d’équilibre sont les « nez » parfumeurs. Or quoi de plus subjectif que l’harmonie d’une composition ! Pour que le paysage existe, on suppose une distanciation. Or, une odeur nous enveloppe, elle nous implique personnellement. Ne permettant pas la distanciation, le paysage olfactif ne peut exister sauf si on lui accorde le statut d’espace sensible permettant la réinsertion de l’homme dans le paysage. La notion de paysage olfactif permettrait donc, si elle était reconnue, de concilier le quantitatif(la mesure objective) et le qualitatif (le vécu, le signifiant, les empreintes socio-culturelles, l’esthétique).

Pour revenir à la question posée, le paysage olfactif grenoblois n’a jamais existé car l’organisation olfactive de l’agglomération, si elle a résulté de l’intervention humaine, de prescriptions législatives, de l’essor des techniques, de la nature des matières premières employées, jamais un quelconque souci d’esthétisation ou de mise-en-scène paysagère n’est entré en ligne de compte. Il faut bien avouer que ce souci est incompatible avec le développement industriel d’une ville, quelle qu’elle soit.

Le quartier St-Bruno pendant près d'un siècle : vignette 1 : en 1867 / vignette 2 : en 1902 / vignette 3 : en 1951.

Le quartier St-Bruno pendant près d’un siècle : vignette 1 : en 1867 / vignette 2 : en 1902 / vignette 3 : en 1951.