« Mauvaise herbe », 12ème festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire, 2003

« Je suis d’la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, c’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe… je suis d’la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, je pousse en liberté dans les jardins mal fréquentés ! (Georges Brassens, La mauvaise herbe)

L’accès au jardin se découvre pas à pas, au détour d’une haie de charmes, à l’angle aigu d’une palissade ou dans l’embrasure d’une porte entrebâillée…

Une histoire

« J’avais cinq ans. Cette porte, fraîchement repeinte chaque année, me paraissait lourde, massive et sa poignée difficile à manœuvrer. Aujourd’hui, la maison, la cabane, l’appentis ne sont plus là. Seule la porte est restée, offrant toujours le rite du passage d’un lieu à un autre, l’émotion de l’entrée au jardin. Sa présence m’apparaît incongrue. Je l’ouvre, timidement…
Le jardin cher à mon oncle Maurice s’offre à moi, propret, soigné, utile comme il se doit, où tout imprévu n’est pas envisageable. Qui de nous deux jouait le plus à cache-cache derrière les planches de bois ou les écrans de tôle ondulée ? Qui de nous deux s’amusait le mieux à se dévoiler puis à disparaître ? Je ne sais plus très bien … j’avais cinq ans.
2.2.90_Chaumont1-jardin
Mais c’est drôle, quelque chose me dérange. Ma mémoire palpite. C’est ce jardin, oui, lui-même. Enfin, je crois…
Je reconnais les deux allées orthogonales tracées en briques et tuiles pilées. J’aimais leur chaleur orangée en contraste avec le ciel gris de la région parisienne. J’aimais leur crissement cassant sous mes pas d’enfant. J’aimais leurs reflets vernissés après la pluie. Je reconnais le dessin des parterres de légumes, mais c’est drôle, quelque chose a changé.
Tournés en dérision, les fertiles parterres de terreau régulièrement binés, bêchés, griffés, amendés, désherbés, arrosés, ont laissé place à des carrés de mâchefer stérile. J’ai failli me laisser prendre par leur couleur noire et grasse !
Et puis, autre chose me dérange. Et là, que vois-je ? En désordre, en bataille, les terribles « mauvaises herbes » qu’oncle Maurice s’évertuait à déraciner en maugréant ! Aujourd’hui, elles sont partout ! Et là, au clair de ma mémoire, mon cœur s’emballe lorsque je retrouve le jaune éclatant du pissenlit et le rouge fiévreux et délicat du coquelicot. Je m’émerveille à nouveau devant l’envahissement têtu du liseron et la multitude géométrique du trèfle. Je serre les dents au contact de la brûlure blanche de l’ortie et je souris, amusée, au pétillement ensoleillé des boutons d’or !
Je savais les mauvaises herbes réputées pour oser franchir les limites, pour oser s’installer, elles, les indésirables. Les plantes vagabondes n’ont pas bonne presse. Déclarés ennemis la folle avoine, le maudit chiendent, le séneçon et tant d’autres opportunistes, opiniâtres…
Mais là, elles jouent un coup de maître ; voilà à présent qu’elles ont aussi de l’humour ! Tenaces, elles ont imprimé au jardin une nouvelle trame tout aussi soignée, proprette, régulière, en évinçant les bordures de persil et les lignes de choux raves ou de laitues autrefois plantées là.
Et depuis leur espace fertile mais drastiquement limité, elles propulsent leurs graines, elles pivotent leurs racines, elles s’infiltrent, elles drageonnent, elles bouturent… Au fond du jardin, à l’ombre de la haie, des pissenlits et des coquelicots rêvent déjà de s’échapper, de conquérir d’autres espaces vierges, libres.
Mes pensées rejoignent alors oncle Maurice.
Je l’imagine, debout au milieu de son domaine, une binette à la main, désemparé sans doute… Sa présence plane, d’abord légère, puis de moins en moins infime.
Ses pas imaginaires se posent sur le sol noir et laissent des empreintes de couleur ; des empreintes au creux desquelles j’aimerais poser les miennes même si elles sont beaucoup trop grandes pour moi ; moi, une enfant de cinq ans. »

 

Les plantes choisies pour ce jardin sont essentiellement des herbes rencontrées au détour des chemins péri-urbains, au cœur des friches, en lisière des jardins peu entretenus. Les couleurs, tantôt discrètes tantôt violentes, vont du jaune vif à l’orangé, du rouge criard au bleu tendre, du mauve gentil au rose sage…

Chaumont1-maquette1

le jardin de mon oncle Maurice

0_feuille_droite2Carte d’identité

Architecte et graphiste : Philippe Maillard / Paysagiste : Nathalie Poiret / Surface : 200 m2 / Estimation : 9 053 € HT / concours perdu, 2003.